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Carnet N° 2 (1925 - 1927)

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Le Bout du Puy

Le 25 février 1925, je suis monté à Notre-Dame du Bout du Puy. J’ai été étonné de voir, à l’extrémité du plateau, un grand tumulus. Je n’en avais jamais entendu parler et personne ne paraît l’avoir remarqué.
A Estancarbon, à la Capère (métairie de M. Lacombe), existe un tumulus, encadré par quatre chênes. Et les vestiges d’une canalisation en brique, gallo-romaine.

Pic du Gar
(28 décembre 1925)

En faisant l’ascension avec Martial et Élisabeth, je trouve dans la forêt du versant nord, vers 1500 mètres d’altitude, un galet en quartzite roulé, qui porte des traces d’utilisation (genre molette).
Le 31 décembre, même ascension, avec maman en plus. Nous nous égarons sur les à-pics du versant sud... Nous n’en sortons qu’à la nuit.

Tusse de Maupas (3110 mètres)
(9 et 10 juin 1926)

Mercredi 9 juin, sacs au dos et piolets en mains, nous arrivons à Luchon par le train de 9h30, dans l’intention de faire le Sauvegarde, au-dessus du port de Vénasque. Après avoir fait quelques provisions en ville, nous prenons la route de Ravi à 10 heures. Le temps est beau et chaud. Chemin faisant, nous changeons de programme et, après avoir parlé du Néthou, nous décidons d’aller coucher au refuge de Prat Long pour essayer, le lendemain, de monter à la Tusse de Maupas. La nouvelle route franchit le torrent par un pont de bois, à hauteur de l’ancien pont Lacadé. Je tue une belle couleuvre de 1 mètre qui s’était étourdiment jetée dans nos jambes. À Ravi, nouveau pont de bois. Nous voilà dans la vallée du Lys où nous cassons la croûte sur le bord du chemin, en suivant la marche de nuages rapides qui apparaissent constamment au-dessus des crêtes, poussés par un fort vent d’Espagne. Tout à coup, nous nous avisons que nous n’avons pas d’allumettes pour faire du feu au refuge où nous devons passer la nuit, à 1800 mètres d’altitude et sans couvertures. Je dois rebrousser chemin jusqu’à Ravi où j’achète les précieux bouts de bois à un montagnard.
La chaleur est gênante, l’entrainement laisse à désirer et nos souliers, qui étaient au repos depuis longtemps, nous blessent. La vue du cirque du Lys vient nous distraire, on renoue connaissance avec les cimes classiques.
Les pentes vertes de Superbagnères nous rappellent les pentes blanches de cet hiver, quand nous glissions à ski vers les granges de Lesponne. Nous nous rappelons que le chemin raboteux où nous avançons aujourd’hui comme des escargots fut, il y a quelques mois, une piste de neige où nous passions, légers et fiers de notre style !
Après trois heures de marche, nous avons atteint le fond de la vallée et couvert les 13 kilomètres qui séparent Luchon de la cascade d’Enfer. Déjeuner au bord du torrent qui descend de Montarrouye. Élisabeth y laisse son petit couteau d’acier qui était son fidèle compagnon d’excursion. L’inondation de l’an dernier a emporté le sentier et nous montons, un peu au hasard, vers le gouffre d’Enfer où nous arrivons bien fatigués par l’escalade un peu rude.
La contemplation du gouffre nous absorbe longtemps. En cette saison, il est plus tonnant et plus violent que jamais. Il y a onze ans que je n’étais venu ici.
À 5h20, nous atteignons le Ru d’Enfer où nous trouvons la première neige. Le torrent est fort et impétueux et la traversée demande de l’attention et de la détente pour sauter sur les blocs ruisselants. Élisabeth, qui veut faire de l’érudition montagnarde, me propose deux itinéraires : le sentier ou un raccourci. Je choisis naturellement le raccourci, sans tenir compte qu’en montagne « le plus court chemin est rarement la ligne droite ». Et, en effet, nous voilà, haletants, sur un cône d’éboulis très raide tout sillonné de cascatelles. Ce cône se prolonge par une cheminée encore plus abrupte où nous nous accordons des repos fréquents, le sac appuyé à la pente.
Enfin, on apparaît sur un ressaut herbeux où poussent des pins et des rhododendrons. La Tusse de Prat Long nous domine et, à 16h40, nous entrons dans le refuge construit sur un mamelon couvert d’oseille sauvage. La neige commence au torrent qui coule à 40 mètres du refuge et recouvre entièrement les pentes raides qui montent vers notre but de demain. L’inventaire du refuge est vite fait : un bat-flanc, un banc et la cheminée. Un tison rougeoie encore dans le foyer. Nous nous déharnachons et partons à la ronde, en quête de bois. Puis, dîner en regardant le paysage : cirque du Lys, Superbagnères, Bacanère, Gar, Couradilles, Sacroux, Estaouas. À 20 heures, nous allons rapidement (Élisabeth pieds nus) au sud du plateau de Prat Long jeter un coup d’œil sur la coume et le déversoir du lac Vert. Vers 21 heures, des nuées formidables apparaissent vers le Maubermé, la vallée, le Cagire, et avancent vers nous en submergeant les sommets tandis que, très haut, le vent d’Espagne porte toujours de gros nuages.
La marée venant du nord-est avance toujours, atteint Superbagnères, le Céciré, la vallée de la Pique et du Lys. À l’approche du flot, des gazes de brouillard naissent sur les versants du Lys et d’Estaouas et, tout d’un coup, nous sommes plongés dans la ouate. Triste présage pour demain, mais cet envahissement de brume a été grandiose. Il fait froid, le brouillard mouille, nous rentrons dans le petit fortin de Prat Long où nous pouvons braver la tempête et le froid. La première flambée fait une fumée intolérable et nous devons aérer pour pouvoir respirer. La nuit commence à peine et nous prévoyons que nous ne dormirons guère. En effet, à 4 heures du matin, nous sommes au coin du feu, roulés dans nos manteaux, ayant essayé vainement de dormir sur la planche. Je sors : froid noir, brouillard épais...
À 5 heures, un coup d’œil dehors nous a permis d’entrevoir la Tusse de Prat Long à travers les nuages et nous montons aussitôt dans cette direction, sur la neige ferme, comptant sur nos traces pour nous retrouver au retour. Tantôt en lacets, tantôt face à la pente, nous nous élevons rapidement, faisant de courtes haltes sur des îlots rocheux.
Le brouillard se dissipe par instants, découvrant l’Estaouas ou un coin de ciel bleu. Nous avons beau temps, mais nous sommes au sein de la mer de nuages, qui a subitement surgi, hier soir, à l’horizon nord-est. Des traces d’isards et de lagopèdes rompent la monotonie de la neige. Les éclaircies deviennent plus fréquentes et, en escaladant une croupe très raide, nos têtes émergent subitement dans la lumière du soleil, face à tous les sommets du Lys, qui sont rougeâtres, au-dessus de l’immense linceul de neige. Sur une crête, à 400 mètres, cinq ou six isards se reposent de leur promenade nocturne dans les pâturages de Prat Long. La venue du jour, ou notre présence, leur a fait regagner les solitudes glacées. Ils monteront d’ailleurs encore, inquiets de notre approche, et passeront en Espagne par la brèche du Boum. Nous les contemplons un moment, après les avoir photographiés, et nous reprenons notre ascension par des vallonnements et des crêtes plus douces. La mer de nuages est enfin sous nos pieds, à 2700 mètres. Elle déferle presque au pied de la muraille des Crabioules.
Lentement, nous dépassons le cairn de la Tusse de Prat Long et notre ascension se précise. Un vent d’Espagne, très violent, nous accueille en arrivant au glacier du Maupas. D’énormes blocs, dont « un gros rocher cubique », émergent des champs de neige ; le pointillé des traces d’isards sillonne le désert blanc. Quelques accenteurs et corneilles animent la solitude. Il faut atteindre la crête du Maupas par un petit col dont l’ascension se fait en trois coups de collier, et nous voilà sur cette crête qui sépare les glaciers des Crabioules de celui du Maupas et du Boum. De chaque côté, le vide est impressionnant. La neige dure où il faut tailler des marches au piolet, le vent qui souffle en rafales et la raideur des pentes, le tout est démoralisant et le sommet paraît encore bien loin et difficile à atteindre par une crête rocheuse hérissée de gendarmes ou par des névés comme des murs. L’aspect est encore plus vilain quand on regarde en arrière, dans le vide, et nous continuons à gravir un névé glacé pour atteindre la crête granitique où l’on aime à s’accrocher à des prises solides. La gymnastique dans les rochers est préférable et la tourelle centenaire de la Tusse de Maupas se rend sans difficultés à 10h45.
Tour d’horizon bizarre ; la France est entièrement sous la mer de nuages, ne laissant apparaître que les cimes du Lys, le pic du Midi, l’Arbizon et les hauts sommets de l’Ariège, tandis que l’Espagne se déroule à perte de vue. La crête frontière arrête partout très exactement la mer de nuages qui est ainsi abritée du violent vent d’Espagne qui continue, très haut, à porter des nuages de beau temps. Il fait un temps superbe et, malgré le vent glacial, nous demeurons jusqu’à midi sur le sommet à prendre des vues, à inspecter la boîte aux lettres et à déjeuner dans un creux de rocher.
La descente de la crête s’effectue avec précaution et, sans encombrement, à partir du col où finit l’arête, nous commençons une série de toboggans échevelés. Toujours en toboggans, nous plongeons dans la mer de nuages et la sensation du glissement rapide n’en paraît que plus rapide et plus étrange. À 15h35, nous sommes à Prat Long, tout trempés de neige après une heure de glissades enivrantes et reposantes. L’ascension a duré 5h45, la descente 1h35 !
Au refuge, nous reprenons nos manteaux, nous fermons la porte de tôle de notre villa d’une nuit, et nous descendons dans la vallée du Lys par la coume où se déverse le lac Vert. À l’approche de la cascade du Cœur le sentier est détruit, il nous faut marcher au hasard. Enfin, à 16h15, nous sommes dans la vallée où nous devons rester sur la rive droite du torrent, faute de pont, jusqu’à la prise du canal où nous pouvons regagner la route. À 6 kilomètres de Luchon, une auto nous dépasse, s’arrête ; on nous prie de monter et nous rentrons en ville avec M. et Mme Jameson qui nous déposent obligeamment aux Quinconces. À l’hôtel de Bordeaux, où il y a encore peu de monde, nous sommes les seuls montagnards, et à la salle à manger je fais tous mes efforts pour dissimuler le fond de mon pantalon qui s’est mal accommodé de mes toboggans.

Pic de Sauvegarde
(11 et 12 juin 1926)

À 8 heures du matin, nous nous réveillons avec, pour chacun, un coup de soleil rutilant. Élisabeth, surtout, a les paupières tuméfiées et les yeux sensibles à la lumière. Je sors pour lui acheter des lunettes jaunes puis nous prenons le chemin de la gare pour rentrer à Saint-Gaudens. Chemin faisant, nous nous trouvons dispos et décidons de repartir en montagne ! Provisions chez Bigourdan et, à 10h35, nous quittons Luchon par Castelviel. Notre but est d’aller coucher à l’Hospice de France ou à la cabane de Cabellud pour faire l’ascension du Sauvegarde, le lendemain.
À Ravi, la fatigue d’hier nous oblige à nous arrêter pour consommer à la buvette en planches qui a résisté, on ne sait comment, à l’inondation de 1925. La route de l’Hospice nous paraît longue ; nous déjeunons au bord d’un torrent qui descend des pâturages de Campsaure. À 14h45, nous frappons à l’Hospice où Mme Haurillon nous sert du lait ; et en route pour le port ! Le torrent franchi, nous dépassons quelques vaches paresseuses. Trois hommes descendent les lacets ; sont-ce les trois Autrichiens qu’on nous a signalés qui reviennent du Néthou ? Ce sont trois Anglais, partis ce matin de Luchon à l’Hospice en voiture, et qui renoncent à l’ascension du port, n’ayant pas de souliers ferrés. Les premiers névés commencent au bas du rail de Culet et sont très raides. Nous montons au jugé, retrouvant par instant des vestiges du sentier, puis nous fixant surtout aux traces d’Espagnols sur la neige. Au-dessous de l’Homme, nous voyons une avalanche de pierres qui dévale avec fracas d’une cheminée de la Montagnette.
À partir de l’Homme, la pente s’adoucit ; nous dominons les trois lacs de Boum, glacés et sous la neige. Une longue marche de flanc, au pied du pic de la Mine, nous fait atteindre les ultimes lacets, très enneigés à la brèche de Vénasque, et, à 18h25, luttant contre un vent d’Espagne furieux, nous passons la frontière. Un court conciliabule nous détermine à faire le Sauvegarde immédiatement, plutôt que de coucher à la cabane de Cabellud, sans feux ni manteaux, à 2400 mètres d’altitude.
Nous posons donc nos sacs et montons à l’assaut du pic par des névés redressés. Des crevasses nous obligent à abandonner la neige pour gravir des escarpements pierreux et herbeux. Nous atteignons ainsi la crête, qui n’est qu’une corniche de neige d’où le vent voudrait bien nous enlever.
Mais le sommet est tout près, nous le tenons, quand... nous découvrons que nous en sommes séparés par une crête impressionnante : lame de couteau neigeuse. Un instant d’indécision, et nous nous engageons sur cette corniche instable, balayée par un vent furieux et glacial. On avance ployés en deux, en enfonçant profondément nos piques à chaque pas. La tourelle du sommet est absolument invisible. Un rapide tour d’horizon nous montre la Maladetta, Vénasque, les Posets, le cirque du Lys, Luchon, l’Ariège, les Encantados. Je tire une photo, et nous battons en retraite ; il est 19h10 (45 minutes pour l’ascension).
À 19h45, nous sommes de nouveau au port et il nous faut redescendre à l’Hospice de France